
Warren Buffett vient de passer la main. Après plus de soixante ans chez Berkshire Hathaway, il quitte la présidence du conseil d’administration et devient Chairman Emeritus. Son fils Howard Buffett lui succède à la présidence, avec un rôle essentiellement centré sur la protection de la culture et des valeurs de Berkshire. Greg Abel, qui avait déjà repris les fonctions de CEO au début de l’année, conserve la direction opérationnelle du groupe.
C’est évidemment la fin d’une époque. Buffett a accompagné les marchés pendant plus de six décennies, traversé des crises, des bulles, des krachs, des périodes d’euphorie et des moments de panique. Mais au-delà de sa performance et de Berkshire Hathaway, je crois que ce qui restera surtout de Warren Buffett, ce sont quelques principes simples qu’il a répétés toute sa vie. Voici ceux qui m’ont le plus marqué.
« C’est quand la marée se retire qu’on voit qui nageait nu »
C’est probablement l’une des phrases de Buffett que je préfère. Dans les marchés haussiers, tout le monde paraît intelligent. Quand les actions montent de 20 %, 30 % ou 50 %, beaucoup d’investisseurs finissent par penser que leurs gains viennent uniquement de leur talent.
Mais une baisse de marché change complètement la donne. C’est à ce moment-là qu’on découvre qui avait réellement une méthode, qui maîtrisait son risque et qui avait simplement bénéficié d’un contexte favorable. Une stratégie ne se juge pas uniquement dans les bonnes périodes. Elle se juge surtout dans les mauvaises.
« La Bourse transfère l’argent des impatients vers les patients »
Le marché pousse en permanence à l’action. Acheter, vendre, changer de stratégie, poursuivre la dernière action à la mode. Pourtant, une grande partie de la réussite en investissement consiste souvent à savoir attendre.
L’impatience coûte extrêmement cher. On veut des résultats immédiatement, on abandonne une stratégie après quelques mois difficiles, on vend au mauvais moment ou on achète parce qu’on a peur de rater une hausse. La patience n’est pas de la passivité : c’est la capacité à respecter son processus suffisamment longtemps pour lui laisser une chance de produire ses résultats.
« Soyez craintif quand les autres sont avides, et avide quand les autres sont craintifs »
Tout le monde connaît cette phrase. Beaucoup moins de gens sont capables de l’appliquer.
Acheter quand les marchés viennent de fortement monter est psychologiquement confortable : les nouvelles sont bonnes, tout le monde gagne de l’argent et on a l’impression que le risque a disparu. Acheter quand les marchés chutent est exactement l’inverse. Les nouvelles sont mauvaises, les prévisions deviennent catastrophistes et chaque baisse semble confirmer que le pire est à venir.
Buffett nous rappelle ici quelque chose de fondamental : le comportement humain est souvent procyclique. Plus les prix montent, plus on devient confiant. Plus ils baissent, plus on devient pessimiste. L’investisseur doit apprendre à ne pas se laisser emporter par cette mécanique.
« Quelqu’un est assis à l’ombre aujourd’hui parce que quelqu’un a planté un arbre il y a longtemps »
J’aime énormément cette phrase parce qu’elle dépasse largement la finance.
La plupart des grandes réussites sont invisibles pendant longtemps. Une entreprise solide, un patrimoine important, une compétence exceptionnelle ou une réputation se construisent souvent pendant des années avant que les résultats deviennent visibles.
Nous avons tendance à surestimer ce que nous pouvons accomplir en quelques mois et à sous-estimer ce que nous pouvons construire sur dix ou vingt ans. Buffett est probablement l’un des meilleurs exemples de cette logique de capitalisation dans le temps.
« Le prix est ce que vous payez, la valeur est ce que vous obtenez »
Prix et valeur sont deux choses totalement différentes.
Une action peut être chère tout en représentant une bonne entreprise. Elle peut également être très bon marché tout en constituant un mauvais investissement. Le prix est observable immédiatement. La valeur, elle, nécessite une analyse.
Cette distinction paraît évidente, mais elle est essentielle. Sur les marchés, beaucoup de décisions sont prises simplement parce qu’un actif a fortement baissé ou fortement monté. Or, un mouvement de prix ne nous dit pas à lui seul si quelque chose est cher ou bon marché.
« Le risque vient de ne pas savoir ce que l’on fait »
Cette phrase est probablement l’une des plus importantes pour tous les investisseurs.
On réduit souvent le risque à la volatilité ou à la possibilité de voir une position baisser. Mais le véritable danger apparaît lorsqu’on prend une position sans réellement comprendre pourquoi, sans savoir dans quelles circonstances on doit sortir et sans avoir réfléchi à ce qui pourrait invalider notre scénario.
Une stratégie peut connaître une période difficile sans être mauvaise. À l’inverse, une stratégie peut gagner beaucoup d’argent pendant un temps tout en étant extraordinairement risquée. Comprendre ce que l’on fait est probablement la première forme de gestion du risque.
« Règle numéro un : ne jamais perdre d’argent. Règle numéro deux : ne jamais oublier la règle numéro un »
Cette phrase est évidemment volontairement provocatrice : aucun investisseur ne peut éviter toutes les pertes. Buffett lui-même en a connu.
Le message est ailleurs. Avant de chercher à gagner beaucoup, il faut d’abord penser à survivre. Une perte de 50 % nécessite ensuite un gain de 100 % simplement pour revenir à son point de départ. La préservation du capital est donc une composante essentielle de la performance à long terme.
C’est aussi une idée que beaucoup oublient lorsque tout va bien. Dans les périodes d’euphorie, on se concentre uniquement sur le rendement potentiel. Mais une stratégie durable doit toujours commencer par une question beaucoup plus simple : combien puis-je perdre si j’ai tort ?
Warren Buffett laisse surtout une manière de penser
La performance de Buffett restera évidemment dans l’histoire de la finance. Mais réduire son héritage à un taux de rendement serait passer à côté de l’essentiel.
Pendant plus de soixante ans, il a défendu les mêmes idées : ne pas suivre les foules, comprendre ce que l’on possède, penser à long terme, rester discipliné et ne jamais sous-estimer le risque.
Dans un monde financier qui adore les nouvelles méthodes, les prédictions spectaculaires et les stratégies toujours plus sophistiquées, Buffett a consacré sa carrière à rappeler quelque chose de beaucoup plus simple : les principes fondamentaux changent très peu.
Et c’est probablement pour cela que ses phrases continuent de résonner autant aujourd’hui.
Le plus difficile en investissement n’est pas toujours de savoir quoi faire. C’est d’avoir la discipline de continuer à le faire lorsque tout autour de vous vous pousse à changer.