« Hermès à 2 000, puis 1 600, puis 1 300, bientôt 1 000. Pas acheté, pas gagné. » C'est ce qu'un abonné m'a écrit après une de mes vidéos. Il a eu raison de ne pas acheter : Hermès a perdu 58 % depuis son plus haut de février 2025.
Pourtant, à l'époque, tout le monde t'expliquait que le luxe était indétrônable : des marges exceptionnelles, une marque unique, un « moat », une demande sans fin. Alors comment une entreprise aussi solide peut-elle être un aussi mauvais investissement ? Et comment l'éviter ?
Dans cet article, on va voir :
- ce qu'est l'analyse fondamentale, et pourquoi elle reste utile ;
- pourquoi elle est impuissante pour anticiper les mouvements de Bourse ;
- le piège le plus coûteux : la value trap ;
- pourquoi l'analyse technique peut, elle, devenir quantitative ;
- ce que donne cette approche en argent réel.
1. L'analyse fondamentale : utile, mais pas pour ce que tu crois
L'analyse fondamentale consiste à estimer la « vraie valeur » d'une entreprise à partir de ses résultats : chiffre d'affaires, bénéfices, dette, perspectives de croissance. Benjamin Graham, son père fondateur, considérait qu'une action vaut la somme de ses bénéfices futurs actualisés. Si le cours est très inférieur à cette valeur, c'est une bonne affaire : ce sont les soldes. C'est l'approche qu'a suivie Warren Buffett toute sa vie.
Soyons clairs : l'analyse fondamentale est indispensable à l'économie. Je l'explique d'ailleurs dans mon livre L'Art du trading. Il faut des analystes financiers pour savoir si une entreprise est bien gérée, rentable, ou si ce n'est pas une arnaque. Il faut des économistes pour juger une politique budgétaire ou une réforme.
Mais ce qui m'a toujours fasciné, c'est qu'elle est impuissante pour anticiper les mouvements boursiers. Elle ne repère ni les bulles, ni les krachs, ni la folie des marchés.
2. Pourquoi l'analyse fondamentale arrive toujours trop tard
Aujourd'hui, on connaît les raisons de la chute d'Hermès : le ralentissement de la demande chinoise, une croissance plus faible qu'espéré, et des valorisations qui étaient très élevées. LVMH avait d'ailleurs commencé sa baisse dès 2023.
Le problème, c'est qu'on connaît ces raisons après coup. Quand le titre a déjà perdu 40 ou 50 %. Avant, les mêmes arguments servaient à expliquer pourquoi il fallait garder l'action.
L'analyse fondamentale a trois faiblesses :
- Elle regarde le passé. Les résultats publiés sont ceux d'hier, pas ceux de demain.
- Elle s'attache à une idée. Quand tu es convaincu qu'une entreprise est excellente, tu refuses de voir la baisse.
- Elle oublie la psychologie des foules, et les informations que personne ne connaît encore.
Une excellente entreprise n'est pas automatiquement un excellent investissement. Le prix payé compte autant que la qualité.
L'histoire en regorge. Cisco était l'action vedette des années 1990, multipliée par plus de mille en dix ans. Puis la bulle de 2000 a éclaté : il a fallu attendre environ 26 ans pour que le titre revienne à son plus haut. Carrefour a pris plus de 500 % dans les années 1990, avant de perdre environ 87 %. Et on pourrait citer Renault ou Air France.
3. Le piège le plus coûteux : la value trap
Pour un fondamentaliste, une action qui a perdu 30 % est souvent une bonne affaire. Elle vaut 50, sa valeur fondamentale est de 100 : les investisseurs rationnels vont s'en rendre compte, acheter, et le cours remontera.
Le raisonnement est élégant. Mais il conduit tout droit à la value trap, le piège de la valeur : une action qui semble bon marché sur le papier, mais qui l'est pour une raison que tu ne connais pas encore. Et qui continue de baisser, encore et encore.
L'exemple le plus célèbre est Enron. À l'époque, un gérant de portefeuille m'appelle pour me demander mon avis. Je lui réponds qu'il ne faut pas y toucher. Il est stupéfait : Goldman Sachs, JP Morgan, Morgan Stanley sont acheteurs, et 16 analystes sur 17 recommandent le titre.
Mon raisonnement était très simple. L'action était sous sa moyenne mobile à 200 jours. Cela voulait dire qu'il y avait des vendeurs, et probablement des informations négatives qu'on n'avait pas. Quelques semaines plus tard, on apprenait la comptabilité créative des dirigeants, et le titre s'effondrait jusqu'à zéro.
Les meilleures banques d'affaires du monde n'avaient rien vu. Pas par incompétence : parce qu'elles analysaient des comptes truqués. L'analyse fondamentale ne vaut que ce que valent les chiffres publiés. Le prix, lui, intègre aussi ce que certains savent déjà.
Comme le disait en substance Paul Krugman, prix Nobel d'économie, les économistes font de mauvais spéculateurs : ils cherchent des raisons rationnelles à des mouvements qui ne le sont pas.
4. L'analyse technique, elle, peut devenir quantitative
On me répond souvent : « Mais Thami, l'analyse technique aussi se base sur le passé. » C'est vrai. La différence est ailleurs.
D'abord, tu n'es pas amoureux d'une idée. Tu regardes ce que fait le prix, pas ce qu'il devrait faire.
Ensuite, et surtout, l'analyse technique peut devenir quantitative. Tu peux poser des questions précises et les tester sur des décennies de données : quelle est la probabilité qu'une action au-dessus de sa moyenne mobile à 200 jours continue de monter ? Qu'une action en dessous continue de baisser ?
La moyenne mobile à 200 jours est la moyenne des 200 derniers cours de clôture. Elle sert à repérer la tendance de fond. Et la recherche s'y est intéressée de près : Brock, Lakonishok et LeBaron ont testé en 1992 des règles de moyennes mobiles sur près d'un siècle de données du Dow Jones, et Meb Faber a montré en 2007 qu'une simple règle de moyenne mobile permettait d'éviter une grande partie des krachs.
C'est aussi le principe du momentum : les actions qui ont le plus progressé ces derniers mois ont tendance à continuer de faire mieux que le marché. C'est l'une des anomalies les plus documentées de la finance, depuis les travaux de Jegadeesh et Titman en 1993.
L'analyse technique ne dit pas qu'une action est une mauvaise affaire. Elle dit : si c'est une bonne affaire, prouve-le. Tu rates le point le plus bas, c'est vrai. Mais tu achètes une action qui a déjà montré qu'il y avait des acheteurs.
Les deux approches ne s'opposent pas. Une action intéressante sur le plan fondamental doit, idéalement, être confirmée par sa tendance. J'ai travaillé dans plusieurs cabinets d'analyse technique qui conseillaient de grandes banques : beaucoup de gérants qui critiquaient l'analyse technique en public l'utilisaient en privé.
5. Les limites, et comment les réduire
L'analyse technique n'est pas magique :
- Elle se trompe souvent. Une tendance peut se retourner du jour au lendemain.
- Elle peut être sur-optimisée. À force de chercher l'indicateur parfait, on finit par coller au passé.
- Elle peut devenir de l'interprétation : deux personnes voient deux choses différentes sur le même graphique.
La solution, c'est de la rendre systématique. Des règles écrites à l'avance, testées sur plusieurs décennies, avec une perte limitée sur chaque position et plusieurs stratégies qui se complètent. Le but n'est pas d'avoir raison à chaque fois. C'est d'éviter qu'une conviction se transforme en perte incontrôlée.
Vendre au sommet et acheter au plus bas, c'est de l'ego. Quand la tendance est baissière, je reste à l'écart, et je n'ai pas besoin d'en connaître toutes les raisons pour appliquer mes règles.
6. Ce que donne cette approche en argent réel
C'est exactement ce qu'on a fait avec Alpha Zen : un portefeuille géré avec des règles de momentum et de tendance, en argent réel, partagé chaque jour avec mes élèves.
Du 20 octobre 2025 au 16 octobre 2026 :
- Alpha Zen : +34,4 %, compte réel, net de commissions, sur 119 opérations
- Nasdaq 100 : +17,3 %
- S&P 500 : +14,5 %
Et le plus important, ce ne sont pas mes résultats. Dans notre sondage de septembre 2026, auprès des 380 élèves présents depuis janvier, 87 % déclaraient avoir battu le S&P 500. Sur la même période, seuls 33 % des fonds professionnels y sont parvenus, selon l'étude SPIVA.
Aucune de nos décisions ne reposait sur l'avis d'un analyste. Le 9 avril 2026, en pleine panique, le système a donné 21 signaux d'achat. Le 8 juin, quand tout allait bien, il a tout vendu. Puis on est restés en cash pendant près de deux mois. Des règles, pas des convictions.
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À retenir
- Une excellente entreprise n'est pas forcément un excellent investissement : le prix compte autant que la qualité.
- L'analyse fondamentale explique les baisses après coup, rarement avant.
- La value trap est le piège le plus coûteux : pas cher ne veut pas dire bon marché.
- L'analyse technique peut être testée statistiquement, et devenir un système.
- Le but n'est pas d'acheter au plus bas, mais d'éviter les pertes incontrôlées.
Ce que ça change pour toi
Sans système, chaque baisse d'une action que tu aimes apporte son lot de questions :
- Est-ce une opportunité, ou un piège ?
- Faut-il renforcer, ou vendre ?
- Les analystes ont-ils raison de rester acheteurs ?
- Et si ça remontait juste après ma vente ?
Chacune est une décision prise sous le coup de l'émotion. Mises bout à bout, elles créent une charge mentale considérable, et te poussent souvent à garder une action jusqu'au bout de sa chute.
Un système ne débat pas avec toi. Il remplace les questions par des règles. Si la tendance est baissière, tu restes à l'écart. Si une position perd, elle est coupée au niveau prévu. Tu appliques tes ordres en quelques minutes, puis tu retournes à ta vie.
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Sources
- Brock, Lakonishok & LeBaron (1992), Simple Technical Trading Rules and the Stochastic Properties of Stock Returns, Journal of Finance
- Meb Faber (2007), A Quantitative Approach to Tactical Asset Allocation
- Jegadeesh & Titman (1993), Returns to Buying Winners and Selling Losers, Journal of Finance : DOI
- SPIVA, S&P Dow Jones Indices, fonds actions US grandes capitalisations, premier semestre 2026
- Alpha Zen : relevés Interactive Brokers, 20/10/2025 – 16/10/2026, nets de commissions ; sondage Telegram anonyme et déclaratif, septembre 2026
Contenu pédagogique et informatif, qui ne constitue pas un conseil en investissement. Aucun des titres cités n'est une recommandation. Les performances passées, réelles ou backtestées, ne préjugent pas des performances futures. Investir comporte un risque de perte en capital.